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DISCRIMINATION RELIGIEUSE : La tolérance au service de la diversité culturelle

Par Mathieu Dehoumon
 
« Face à la montée des fanatismes de toute sorte qui exploitent l’ignorance et la peur de l’autre, la seule solution consiste à cultiver la tolérance », a affirmé Kofi Annan, ex-Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies à l’occasion de la Journée Internationale de la tolérance, le 16 novembre 2004[1]. La tolérance, véritable gage de la paix sociale, de la démocratie et du développement durable, sollicite, en effet, l’engagement politique et moral tant des dirigeants des Etats que des autres citoyens dans la perspective d’une société multiculturelle et non-discriminante. C’est la pierre angulaire de la mise en œuvre de la diversité culturelle.
 
Contre les représentations, pour la tolérance
 
L’interdépendance et la mondialisation des relations humaines placent aujourd’hui en net recul l’ostensibilité ou la singularité des différences dont pourraient se prévaloir certains groupes sociaux par rapport à d’autres. Se distinguer de l’autre traduit bien une représentation que l’on fait de l’autre ; c’est la projection de sa propre personne dans l’autre à travers une image préjugée : c’est un stéréotype. Ainsi conçues, les représentations, en tant que préjugés, supposent un jugement préalable, une opinion erronée, sans critique, sans examen rationnel, enracinée dans son propre milieu social et dans sa religiosité. Le stéréotype dont on recouvre l’autre ne permet pas en réalité de remettre en cause sa propre pratique ou culture en vue de mieux se connaître. C’est pourquoi Montesquieu appelle préjugés, « ce qui fait qu’on s’ignore soi-même »[2]. Seulement, cette ignorance ne se limite pas à soi-même ; elle s’étend à l’ignorance de l’autre, de ses valeurs, de ses habitudes, de sa culture. Elle entretient un climat de méfiance et, engendre la peur de l’autre. Il en résulte un refoulement dans la solitude ou dans un communautarisme voire un certain sectarisme en marge de la structure de la société.
 
Les représentations expriment la vision illusoire, la présomption de la supériorité d’un groupe social, d’une tradition, d’un système de valeurs ou d’une culture par rapport à une autre. Pourtant, Norbert Rouland[3] montre que les sociétés traditionnelles qualifiées de primitives, « le paraissent moins que jamais » ; celles traitées de sous-développées, « ne le sont que mesurées à l’aide des critères choisis par nous [Européens] ». De ce point de vue, les représentations conduisent à établir une certaine classification voire une hiérarchisation des cultures des différents groupes sociaux. Or, aucune civilisation n’est suffisamment éclairée pour prétendre être ou avoir été la seule à connaître le progrès. Pour Rouland, « la plupart de ces sociétés [traditionnelles] n’ont pas valorisé les rapports économiques. Elles ont préféré spéculer sur l’organisation sociale, et rechercher les voies de la transcendance à des niveaux que nous avons parfois le plus grand mal à atteindre. La cosmogonie des Dogon[4] n’a rien à envier à celle des Grecs ; les Aborigènes d’Australie ont élaboré des systèmes parentaux d’une complexité telle que nous devons utiliser les ordinateurs pour en saisir toutes les potentialités ; l’organisation politique des Maya[5] était très en avance sur celle des Etats européens qui les colonisèrent (…) Leurs valeurs [celles des sociétés traditionnelles] ne sont nullement infantiles ou inférieures aux nôtres, au point que nous semblons, plus ou moins inconsciemment, les redécouvrir. »[6] Ainsi, de même qu’il faut faire preuve d’un relativisme culturel, comme le conseille Claude Lévy Strauss, de même, on ne saurait se borner aux représentations, aux préjugés et images erronées construites sur l’autre pour espérer une cohésion sociale et un vivre-ensemble harmonieux.
 
Certes, on ne peut réfuter que physiquement ou nominalement, nous ne sommes point différents les uns des autres. Mais le sommes-nous fondamentalement ? Notre aspiration commune à des besoins, quels qu’ils soient, justifie une réponse par la négative. Mais lorsqu’on en vient à des représentations de l’autre, il urge alors de se remettre en cause soi-même de sorte, non pas à juger simplement l’autre, mais à le comprendre. Il s’agit donc d’une acceptation de l’autre, de la coexistence avec l’autre, de la tolérance à l’égard de l’autre. Kofi Annan affirme justement à ce propos que « la tolérance à laquelle nous aspirons n’est ni une démission, ni de l’indifférence… C’est un engagement actif en faveur des droits de l’homme et des libertés fondamentales, l’exercice vigilant d’une éthique de la responsabilité envers soi-même et envers autrui, et la recherche constante de points de rencontre et non de lignes de fracture. »[7]
 
C’est dans ce même esprit que l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la culture (UNESCO), s'appuyant sur « la montée actuelle de l'antisémitisme et de la discrimination à l'égard des minorités religieuses » définit, dans sa déclaration de 1995, la tolérance comme « le respect, l'acceptation et l'appréciation de la richesse et de la diversité des cultures de notre monde, de nos modes d'expression et de nos manières d'exprimer notre qualité d'êtres humains. Elle est encouragée par la connaissance, l'ouverture d'esprit, la communication et la liberté de pensée, de conscience et de croyance. La tolérance est l'harmonie dans la différence… »[8]. Cette acception de la tolérance converge avec l'esprit de la diversité culturelle qui imprime une conjugaison harmonisée des cultures dans une société pluriculturelle et plurireligieuse. La tolérance des différents groupes et entre les différents groupes est dès lors le prix à payer pour une société non-discriminante, même s'il ne faut pas ignorer l'idée d’une certaine discrimination naturelle (par analogie à l'idée du droit naturel). La tolérance ici s'entend du respect des droits universels attachés à la personne humaine, et reconnus aux groupes concernés. Il ne s'agit pas, comme le rappelle la déclaration sus-citée, de « renoncer à ses propres convictions… » mais que chacun jouisse du « libre choix de ses convictions et accepte que l'autre jouisse de la même liberté ». Voilà ainsi jetées les bases d’un dialogue interculturel gage d’un nouveau pacte social.
 
Vers un dialogue social ou interculturel
 
Il n’y a plus l’ombre d’un doute que des "valeurs républicaines" et les pratiques religieuses ne font plus système dans certaines sociétés européennes. Un siècle après l’intervention de la loi française de 1905, le hiatus entre le religieux et le domaine public est considérablement comblé. Le « retour du religieux » - mais avait-il réellement disparu ? - dans la quasi totalité des secteurs de la vie sociale entretient une tension que seuls les dispositifs juridiques ont du mal à gérer. La présence de nouveaux groupes religieux, même si nombre d’entre eux sont désignés sous l’appellation de "secte", de même que l’affirmation de l’identité culturelle de certaines populations induisent de nouveaux comportements aussi bien de la part des membres de ces communautés et de leurs dirigeants, que de la part des autorités politico-administratives des Etats. En France par exemple, le pacte républicain inscrit au cœur de la laïcité est appelé à s’ouvrir aux nouvelles données sociales désormais incontournables si tant est que l’on vise le respect effectif des droits et libertés fondamentaux et l’avènement d’une égalité réelle. De telles légitimes aspirations passent nécessairement par la voie d’une négociation, d’un dialogue social ou interculturel entre les divers protagonistes de la sécurité voire de la sûreté sociétale. L'objectif ultime, c’est de favoriser le consensus et la participation démocratique au sein des différentes parties prenantes impliquées dans l’animation de la vie sociale.
 
Le dialogue social trouve un fondement juridique dans le cadre législatif européen à travers la "Directive Emploi". Cette directive met l’accent sur la nécessité pour les Etats de favoriser le dialogue social entre les partenaires sociaux pour lutter contre la discrimination et promouvoir l'égalité de traitement[9]. En matière de discrimination fondée sur la religion dans le travail, autant l’Etat, en tant que patron de la fonction publique, que les responsables d’entreprises privées sont désignés comme auteurs de ce délit. Dans ce cas, le dialogue doit aller au-delà des relations avec les partenaires sociaux pour s'étendre aux organisations non-gouvernementales, aux associations et organes représentatifs de culte religieux. Prenant ainsi la forme d’une véritable négociation, ce dialogue pourra se focaliser notamment sur les points d’ancrage du défi de vivre-ensemble auquel se trouvent confrontées les sociétés européennes. Une telle démarche ne saurait utilement apporter des solutions concrètes sans lever le tabou sur les sujets autour des actes de vandalisme et de profanation contre les cimetières et les lieux de culte[10], des rites funéraires (préparation du corps d’un membre décédé, dispersion de cendre, etc.), des nominations de chefs religieux (aumôneries, mosquées, etc.), du financement des cultes (avantages fiscaux), de l’accès aux services public et privé (école, hôpital, logement, boîte de nuit, piscine, etc.), du code vestimentaire et des pratiques du culte (entreprises), etc. On consent bien que tout ce qui est religieux n’est pas forcément culturel, et que, tout ce qui est culturel ne relève pas nécessairement du religieux. Néanmoins, on peut considérer, comme le font d’ailleurs certains, que ces différentes pierres d’achoppement peuvent se ranger dans la culture, et qu’il faut les traiter en tant que telles sur un plan purement culturel. Evidemment, même considérées comme telles, il ne s’agit pas d’une culture uniforme mais plutôt variée et diversifiée. La diversité culturelle apparaît dès lors comme un enjeu véritable dans la lutte contre la discrimination religieuse et le respect des droits de l’homme.
 
Diversité culturelle, identités tolérantes
 
Selon l'UNESCO, « la diversité culturelle est un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine. Elle implique l'engagement à respecter les droits de l'homme et les libertés fondamentales, notamment les droits des personnes appartenant à des minorités et ceux des peuples autochtones »[11].
 
Parlant de la place de la diversité culturelle dans les droits de l’homme, Kofi Annan, affirme dans un rapport en date du 15 août 2000, que « les différentes cultures gagneraient à se connaître mutuellement au lieu de s’affronter »[12]. Si on ne peut ignorer que chaque nation, chaque ethnie, chaque communauté ou minorité a sa propre culture, ses pratiques ou ses traditions, et que chaque culture ne peut s'épanouir qu'au contact des autres, on pourra alors comprendre que lorsque plusieurs groupes ou communautés, d’origines diverses, se retrouvent dans une même société, aussi démocratique qu’elle soit, le poids des cultures est plus lourd et la diversité culturelle, plus riche. Chaque système de valeurs a besoin de s’affirmer pour se préserver. C’est ce que montre le professeur Joseph Yacoub en affirmant qu’ « une société pluraliste et véritablement démocratique doit non seulement respecter l’identité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse de toute personne appartenant à une minorité, mais également créer des conditions propres à permettre d’exprimer, de préserver et de développer cette identité. La création d’un climat de tolérance et de dialogue est nécessaire pour permettre à la diversité culturelle et religieuse d’être une source ainsi qu’un facteur, non de division, mais d’enrichissement pour chaque société »[13].
 
L’UNESCO constate que « la culture prend des formes diverses à travers l'espace et le temps »[14]. Cette diversité a besoin d’être harmonisée. Et c’est justement à ce niveau que se déroule le jeu du dialogue. L’harmonie de la diversité culturelle signifie « l’affirmation du pluralisme des identités culturelles fondées sur des valeurs communes »[15]. En France, ce pluralisme peut s’exprimer dans le cadre de la Laïcité, mais une laïcité ouverte, souple et tolérante. Le rôle de l’Etat apparaît comme prépondérant dans ce processus. Mais il faut préciser également que les communautés concernées ont aussi leur partition à jouer dans cette démarche de dialogue, de négociation et de tolérance. Dans la lutte contre la discrimination touchant les groupes religieux, chaque religion est appelée à accepter le pluralisme et le multiculturalisme. C’est ce qu’indique d’ailleurs le Pape Jean Paul II lorsque, dans sa première lettre encyclique, Redemptor Hominis, il souligne l’importance de prendre en compte le fait de la pluralité religieuse[16]. Dans cette perspective, ne pourra-t-on pas envisager un "judaïsme éclairé", un "christianisme ouvert", un "islam tolérant" ? D'ores et déjà, l’Eglise catholique prend l’initiative de concertation, d’échanges et de dialogue interreligieux, comme c’est le cas pour les échanges sur les relations entre chrétiens et musulmans. Il reste à assurer la transférabilité et la perpétuation d'une telle démarche.
 
Au demeurant, c’est le recours à une analyse sociologique des causes des dysfonctionnements ou dérives sociales – discrimination religieuse en l’occurrence – qui ouvre le champ à une ingéniosité législative sanctionnant leurs effets. Au plan législatif, le Réseau Européen contre le Racisme identifie trois approches possibles[17]. D’abord, « la dissolution complète des relations entre Eglise et Etat et la laïcisation des organisations religieuses ». Ce faisant, tous les groupes religieux bénéficieront, dans la pratique, du même statut, sans distinction de groupes officiellement reconnus ou de groupes licites : il s’agira dans ce cas de l’instauration d’une égalité réelle, pragmatique à l’opposée de l’égalité formelle, égalité virtuelle. Ensuite, « une extension de la législation existante afin d’englober toutes les confessions et toutes les communautés religieuses ». Cette approche encourage la révision des textes législatifs existants dans le but de prendre désormais en considération les nouvelles religions et les nouvelles thématiques qui font leur apparition dans les réflexions et discussions. On peut voir dans cette approche une démarche adaptable au contexte français en cette période de mise en débat du modèle républicain de la laïcité, sa nouvelle conception ou son ouverture. Enfin, « la création d’une législation originale traitant de la liberté religieuse et de la discrimination, qui se fonde sur la nouvelle réalité multiculturelle et multireligieuse de l’Europe ». S'il est vrai que cette approche prend en compte la réalité présente, elle devra également prendre en considération le caractère général et impersonnel de la loi. En tout état de cause, il convient de relever que l'ingéniosité législative suppose une révision de toutes les constitutions actuelles en Europe afin d'y adapter des données laïques et pluralistes[18]. Si on en est peut-être capable, en a-t-on pour autant le courage ?
 
Dans cette dynamique, le rôle de l'Etat apparaît, une fois encore, déterminant. La volonté et la capacité politiques à se mobiliser suffisamment pour l'élaboration de nouvelles normes législatives qui garantissent une égalité de traitement et de chances aux individus et aux groupes sociaux, sans aucune marginalisation en terme de participation à la vie sociale et politique, doivent s'affirmer pour conjurer la menace universelle que constituent l'intolérance et la discrimination. Pour ce faire, la tolérance mise au service de la diversité culturelle, apparaît comme l’ultime voie de recours pour favoriser l’effectivité de la non-discrimination religieuse.
 


[1] En 1996, l'Assemblée générale de l’ONU consacre la célébration de la Journée internationale de la tolérance le 16 novembre de chaque année (résolution 51/95 du 12 décembre). Cette initiative s'inscrit dans le prolongement de l'Année internationale des Nations Unies pour la tolérance (1995), proclamée par l'Assemblée générale en 1993 (résolution 48/126) sur la recommandation de la Conférence générale de l'UNESCO..
[2] Montesquieu, De l’esprit des lois, Préface, T. 1, p. 116, Garnier-Fammarion
[3] Norbert ROULAND est professeur à l’Université d’Aix-Marseille III
[4] Les Dogon sont un peuple noir du Mali, vivant sur les hauteurs de Bandiagara ; 220 000 individus. Les Dogon conservèrent longtemps une culture très particulière, étudiée par Marcel Griaule (ethnologue français). Leur art austère est d’inspiration exclusivement religieuse.(cf. Larousse encyclopédique, 1978, p. 2869)
[5] Les Maya, peuple indien de l’Amérique centrale, caractérisé par une civilisation très développée. Leurs premières œuvres remontent à 1500 av. J.C. et connaissent un épanouissement à 950 ap. J.C. Sur le plan religieux, les découvertes archéologiques ont montré l’existence de grands centres cérémoniels, de grandes métropoles religieuses comprenant des temples bâtis sur une plate-forme pyramidale, couverts d’une sorte de voûte en encorbellement et surmontés d’une crête faîtière. Les conquérants chrétiens y ont découvert trois manuscrits (écriture hiéroglyphique) dont l’un a trait à des rituels religieux, l’autre à la divination et le dernier à l’astronomie avec une étonnante précision (cf. Larousse encyclopédique, op. cit., p. 5949)
[6] Norbert ROULAND, L’anthropologie juridique, p. 4-6, 2ème édition corrigée, 1995, PUF
[7] Déclaration de Kofi Annan à l’occasion de la Journée Internationale de tolérance, le 16 novembre 2004
[8] Déclaration de principes sur la tolérance, adoptée par la 28ème Conférence générale de l'UNESCO, Paris, 25 octobre au 16 novembre 1995, Article 1er, http://www.unesco.ch/biblio-f/dokumente_frame.htm
[9] Article 13 de la Directive 2000/78/CE du 27 Novembre 2000 portant création d’un cadre général en faveur de l’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail 
[10] En France, seules la loi Perben II et celles qui l’ont précédée ne suffiront pour en venir à bout
[11] Article 4 de la Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée le 2 novembre 2001 à Paris, http://www.unesco.org
[12] Rapport du Secrétaire général, Les droits de l’homme et la diversité culturelle, ONU, Assemblée Générale, 15 août 2000, paragraphe 20.
[13] YACOUB (Joseph), Le statut des minorités religieuses en Europe, dimensions légales et pratiques quotidiennes, texte réalisé en novembre 2002 dans le cadre de l'axe de réflexion "Villes pluriculturelles et cohésion sociale en Europe" pour MILLÉNAIRE3 (Grand Lyon), www.millenaire3.com/contenus/textes/yacoub.pdf
[14] Article premier de la Déclaration universelle de l'UNESCO, op. cit.
[15] Rapport du Secrétaire général, op. cit., paragraphe 31.
[16] Chrétiens et musulmans en Europe, perspectives du dialogue, http://www.cef.fr/catho/plan/index.php
[17] Réseau Européen contre le Racisme, Conviction et exclusion : Lutte contre la discrimination religieuse en Europe, mars 2003, p. 31.
[18] Ibidem
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