Par Mathieu Dehoumon
L’action humanitaire en temps de paix se distingue de l’action humanitaire déployée en temps de guerre[1] et de la mission humanitaire d’urgence mise en place suite à une catastrophe naturelle. En temps de paix, l’action humanitaire qu’on assimilera volontiers à une action de solidarité est très développée dans les « pays calmes[2] » d’Afrique. Mais on ne peut envisager une action de solidarité dans ces pays sans notamment tenir compte de la situation économique du continent. La solidarité à l’égard de l’Afrique[3] devra être pensée étroitement avec l’utilité des besoins qu’expriment aujourd’hui les populations africaines.
Aperçu économique et politique
Les pays d’Afrique sont souvent présentés comme « pauvres » selon les indicateurs des Nations Unies sur la base de la longévité, de l’instruction et du niveau de vie des populations. Terrain de maladies de tous ordres telles que la corruption, le paludisme, la tuberculose, les IST, le VIH-SIDA, etc., l’Afrique reste néanmoins un continent dont le sous-sol regorge de richesses minières mal et sous-exploitées. La pauvreté des pays africains tient notamment à la mauvaise et inégale répartition des richesses. Celles-ci ne profitent guère aux populations. Certaines analyses indiquent que la paradoxale pauvreté de l’Afrique est aussi due à son mauvais positionnement sur le marché économique mondial où le continent rame à contre courant. La Commission Economique pour l’Afrique (CEA) présente, dans un rapport, des statistiques de croissance pour l’économie africaine : 5,2% en 2004, 5,3% en 2005, 5,6% en 2006 et une estimation de 5,8% pour 2007[4]. Pendant ce temps, les Etats-Unis, le Japon, le Royaume Uni et la Zone euro adoptent une politique de décroissance ou de ralentissement de leur économie. Il en résulte que, sur le plan économique, l’Afrique reste en marge de la mondialisation et des mutations politiques, économiques et sociales dans le monde. Certains analystes pousseront le scrupule jusqu’à indiquer que la morosité économique de l’Afrique, et par là même, sa fracture sociale et son instabilité politique seraient enracinées dans la mentalité même des Africains et leur manque de prise de conscience dans la gestion responsable de leurs sociétés. Ainsi devrait se sentir interpellée la responsabilité des dirigeants politiques, des cadres et intellectuels du continent, mais il faut aussi s’inquiéter de la passivité souvent coupable des populations à tous les niveaux. Dans cette situation, il va sans dire que la société civile doit réagir, oser prendre des initiatives et surtout, innover. Les projets coopératifs et les initiatives de partenariat Nord/Sud et Sud/Sud apparaissent comme des exemples de bonnes pratiques, lesquelles s’inscrivent dans une démarche d’action humanitaire de soutien aux pays « pauvres ». Que doit-on alors attendre aujourd’hui, en temps de paix, d’une mission de solidarité dans un pays africain comme le Bénin ?
Contexte social en Afrique : cas du Bénin
Le Bénin est un pays de l’Afrique de l’Ouest situé dans la zone intertropicale entre le Togo et le Nigeria. Le Bénin est réputé pour sa stabilité politique, mais sa situation économique n’est pas des plus reluisantes. Quant à la condition sociale proprement dite des Béninois, elle révèle dans l’ensemble, une précarité assez criarde qui ne ménage ni travailleurs du privé, ni fonctionnaires de l’administration publique, ni chômeurs, ni acteurs du secteur primaire ou tertiaire, ni jeunes, ni personnes âgées. Le régime social n’apporte pas de garantie véritable aux populations béninoises.
En matière de travail, la situation est très précaire. La législation du travail est en général statique, donc peu développée. Elle ne prend pas en considération les nouvelles difficultés liées aux conditions de travail dans le pays. Le travail au noir est très développé au Bénin. Très peu de personnes sont employées dans le cadre d’un contrat de travail. Beaucoup de travailleurs ne sont pas déclarés à l’organisme de sécurité sociale. Sans aucune couverture sociale, elles sont ainsi assujetties à des risques importants liés à leurs conditions de travail : accidents, licenciements abusifs, inégalités… Le SMIC béninois n’excède pas 46 euros. Avec le chômage et le manque d’emploi, certains travailleurs potentiels n’hésitent pas à accepter un travail rémunéré en dessous du SMIC. Il est tout aussi urgent d’indiquer que nombreux sont les Béninois qui exercent des activités dans le non-respect des formalités légalement prescrites. Au Bénin, beaucoup d’enfants travaillent comme enfants placés (vidomègon) parfois sans aucune rémunération et, sans aucune observation des droits de l’enfant ou de la législation de travail existante. Le cas des apprentis dans les ateliers de couture, photographie, soudure, mécanique, etc. est tout aussi pathétique.
Dans le domaine de la santé, enfants, personnes âgées, chômeurs… sont logés à la même enseigne. Dans les cliniques privées comme dans les centres de santé publique, l’accès aux premiers soins est subordonné au versement de frais de consultation. Certains malades n’ont pas toujours les moyens de s’acquitter desdits frais. A cela vient s’ajouter la difficulté d’accès aux médicaments même génériques. La situation favorise alors l’automédication fortement soutenue par la présence de produits pharmaceutiques, de fabrication parfois douteuse, disponibles sans protection requise, sur les étalages, dans les coins de rue et dans les marchés de nuit. L’absence d’un système de couverture universelle garantie par l’Etat contribue pour une large part, à l’encouragement de ce type de commerce et, en général, à la fébrilité de la santé des populations béninoises. Si la Direction de l’Alimentation et de la Nutrition Appliquée (DANA) déploie des efforts pour sensibiliser les populations, l’hygiène alimentaire, dans certaines régions, reste encore à encourager.
Pour ce qui est de l’éducation, le Bénin se caractérise encore par un taux d’alphabétisation très faible. La Constitution béninoise de 1990 indique la gratuité progressive de l’école primaire pour tous. Pour l’instant, les gouvernements successifs se sont efforcés à encourager et à rendre gratuite la scolarisation des jeunes filles. Aussi, dans certains milieux, l’accès à l’éducation scolaire reste encore difficile du fait de l’inexistence ou de l’éloignement des infrastructures, ou bien du manque de personnels enseignants.
La dynamique des associations et ONGs
Le contexte social au Bénin a beaucoup contribué à l’éclosion et au développement de la société civile. Celle-ci est notamment animée par un système associatif très dynamique qui s’attèle à combler, auprès des populations, les vides laissés par l’Etat.
Ainsi, beaucoup d’associations sont présentes au Bénin. Concentrées pour la plupart dans les grands centres urbains (Cotonou, Porto-Novo, Parakou…) avec quelque rayonnement dans les zones rurales, elles sont très variées, allant de représentations d’organisations internationales aux ONGs nationales. Elles s’investissent dans les domaines de demandes sociales de base exprimées par les populations : désenclavement, santé, éducation, sécurité alimentaire, eau potable, assainissement, habitat. On peut aussi ajouter les questions concernant l’enfance, le genre, l’accès au crédit, l’accès à la terre, le sport, les droits de l’homme, etc. qui font l’objet de préoccupations de certaines autres structures.
Au Bénin, il y a beaucoup d’associations et ONGs dotées d’une véritable vocation humanitaire non lucrative. Elles ont un idéal de solidarité au profit des populations en situation précaire et luttent encore sur le terrain pour remplir quotidiennement et efficacement leur mission. On note néanmoins un sérieux déficit dans la qualité des services offerts par les infrastructures sociales mises en place dans la logique des Objectifs du Millénaire pour le Développement. Il faut remarquer qu’il existe aussi une kyrielle d’initiatives associatives « opportunistes » dont les promoteurs n’ont pour objectif que le profit généré par leur pseudo association. La plupart des initiatives qui s’inscrivent dans cette logique ne vivent que l’instant d’un feu de paille.
Développer un partenariat solidaire
Dans tous les cas, le jeu de relations entre l’organisme humanitaire et les populations potentiellement bénéficiaires de l’action de solidarité, recommande la prudence et la vigilance des uns et des autres dans le seul intérêt des populations. Dans un type de solidarité Nord/Sud, un travail en amont devrait permettre de faire reculer les tabous et les préjugés qui survivent encore à la période de l’esclavage ou de la colonisation. Il s’agit aujourd’hui de baliser un terrain favorable à une co-opération, un dialogue, un échange culturel entre deux partenaires qui se traitent d’égal à égal. Ce faisant, il s’établit, entre eux, une vraie relation d’entraide, sans esprit de domination ni d’assistanat. C’est ce qui ouvrira la voie à la prise de conscience et à la responsabilité des uns et des autres dans un jeu de « donner et recevoir ».
Aujourd’hui, en temps de paix, une mission de solidarité en Afrique en général et au Bénin en particulier, doit se préparer et se dérouler dans un cadre spécifiquement conçu pour les besoins utiles exprimés par les deux partenaires. De même, une mission de solidarité en Europe ou en Occident devrait se dérouler dans le même esprit. L’action de solidarité n’est pas une mission messianique. C’est une démarche d’ouverture d’esprit et de partage culturel. Dans une telle perspective, autant le Nord peut apporter au Sud le bien utile qui est lui indispensable, autant le Sud peut aider le Nord dans la quête du lien perdu et des valeurs fondamentales. L’action de solidarité, dans ce cas, s’inscrit dans une dynamique de développement dont l’option a été volontairement choisie par les populations partenaires. A cet effet, les échanges sur les petites initiatives, le bon usage des biens pour éviter le gaspillage, le respect de la chose publique, sont autant d’éléments bienfaisants pour une solidarité responsable.
Démythifier « l’El dorado » occidental
On convient que l’action de solidarité n’est ni une mission messianique, ni l’occasion de preuve d’une quelconque suprématie matérielle ou culturelle d’un peuple sur un autre. Cependant, on ne peut nier le rêve quotidiennement constant – du reste, légitime - de beaucoup d’Africains de fuir la misère dans leurs pays pour rejoindre « l’el dorado » occidental. Seulement, cet « el dorado » demeure aujourd’hui un mirage ignoré de nombre d’entre eux, candidats à une « émigration à tous prix ». Les médias internationaux sont souvent dénoncés comme instigateurs de cet attrait fallacieux des sociétés occidentales. Mais il y a aussi le déclic psychologique provoqué par l’attitude de certaines associations et ONGs tendant à déverser dans certains pays africains, des objets et produits qui ne sont pas nécessairement utiles aux populations. Il faut, à ce titre saluer au plan international, le consensus trouvé pour améliorer l’efficacité de l’aide, en termes qualitatifs et quantitatifs, pour remédier à la marginalisation des pays africains dans le système d’échanges multilatéral[5].
La démarche d’une action de solidarité aujourd’hui serait de présenter aussi, dans le déroulement de l’action, le vrai « visage social » des sociétés occidentales aux populations africaines. Il s’agit de leur montrer que la pauvreté existe aussi dans les pays occidentaux. Il faut illustrer ce propos en exprimant les difficultés quotidiennes rencontrées qui subsistent en Occident : difficultés de logement (SDF, précarité, cherté, exiguïté, ghetto…), de nourriture (Resto du cœur, banque alimentaire, mal bouffe…), de santé des étudiants étrangers (difficulté à payer les mutuelles), d’emploi et de travail (racisme, exclusion, discrimination…).
Responsabiliser les usagers
L’utilité des besoins devrait imposer un usage responsable des ressources disponibles. Les biens usuels apportés dans le cadre d’une action de solidarité sont appelés à rentrer dans la logique d’une gestion responsable par les usagers. Parfois, on ne comprend rien en voyant des matériels roulants, électroniques, ménagers ou même de médecine préventive, ayant fait, il y a quelques semaines l’objet d’une action de solidarité au profit de certaines populations, soit publiquement abandonnés à la ruine, soit à l’utilisation privée d’un seul individu, soit encore promus à la vente sur les marchés de quartier.
Les populations africaines ne comprennent pas – et les missions de solidarité ne mettent pas suffisamment l’accent sur ce point – que la mise en place d’une mission humanitaire ou de solidarité mobilise des ressources énormes difficiles à réunir. Il est impérieux d’expliquer aux populations bénéficiaires d’une action de solidarité que les moyens couvrant la mission sont mobilisés à partir de cotisations des membres de l’association humanitaire, des dons faits par certaines personnes telles que les retraités, les veufs, les personnes âgées, les élèves de lycées et collèges, des ventes d’objets divers dans les brocantes, les foires et forums d’associations, des recettes de petites manifestations récréatives, et moins fréquemment de subventions octroyées par des collectivités locales, du moins concernant les petites associations.
La mise en place d’une action de solidarité implique donc un investissement en termes de ressources humaines, morales, matérielles et financières. Les sources diverses de financement imposent une gestion responsable de l’organisme humanitaire. Depuis la crise des ONGs, l’exigence d’une clarté comptable s’impose aux associations humanitaires. La crédibilité de l’organisme auprès des donateurs le fonde d’ailleurs à suivre et à contrôler l’effectivité et la bonne affectation des ressources aux bénéficiaires réellement visés, quitte à rendre compte aux donateurs.
En tout état de cause, l’action de solidarité en direction des « pays calmes » d’Afrique montrera toute son efficacité en s’inscrivant dans une optique de développement solidaire. Le partenariat qui permet la mise en place de cette action répond aux demandes de besoins utiles à la vie et à l'épanouissement des populations. Plus égal est le jeu de relations entre les partenaires, plus responsable est le type de solidarité qu’ils entretiennent. Ceci aidera-t-il les Africains à trouver le modèle de protection sociale qui mette leurs populations à l’abri du dénuement ?
[1] Cf. Réflexions et convictions sur l’humanitaire d’aujourd’hui et de demain, Cornelio Sommaruga, Revue internationale de la Croix Rouge, N°838, 30.06.2000, p. 295-310
[2] La notion de « pays calmes » d’Afrique est ici utilisée par opposition aux pays en conflit sur le continent [3] Il s’agit exclusivement des pays africains sur le territoire desquels ne se déroule aucun conflit armé et ceux qui ne sont impliqués dans aucun conflit voisin. [4] Des signes de croissance en Afrique, Afrique Relance, Vol. 16 # 2-3, septembre 2002, p. 32 [5] Cf. Rapport 2006 de la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique, § 1, p. 1