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Lutte contre la pandémie du VIH-SIDA : Quel bilan pour la Communauté Internationale ?

 Par Mathieu Dehoumon
« Apparu il y a 25 ans, le VIH/SIDA s'est propagé selon un schéma que l'on ne retrouve que dans les cauchemars. Il s'est diffusé plus vite, plus loin et avec des effets à long terme plus catastrophiques que toute autre maladie et son impact constitue un obstacle dévastateur aux progrès de l'humanité»[1], affirme le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Cinq années après l’adoption de la Déclaration d’engagement en faveur de la lutte contre la pandémie du Sida dans le monde, plus d'une douzaine de chefs d'État et de gouvernement et plus d'une centaine de ministres se sont réunis à New York, les 1er et 2 juin 2006 pour évaluer les progrès accomplis dans la mise en oeuvre de cette Déclaration sur le VIH/SIDA[2] adoptée en août 2001. Un rapport du Secrétaire général établit le bilan[3] de l’engagement en attendant une nouvelle Déclaration[4].
 
Protection des femmes contre la pandémie

Malgré les progrès accomplis, la majorité des pays sont encore loin d'atteindre les objectifs fixés en  2001 pour lutter contre la pandémie pendant que la propagation du virus s'accélère à un rythme alarmant chez les femmes.
 
Selon Kofi Annan, « En 25 courtes années, le VIH/SIDA est passé de l'obscurité locale à une urgence mondiale… Un nombre significatif de pays ont réussi à réaliser certains des objectifs clefs. Plus de 70 ont quadruplé l'accès aux services de dépistage et de conseil relatif au VIH. Plus de 20 d'entre eux ont réalisé l'objectif de l'initiative 3 par 5 lancée par le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA[5] , qui vise à fournir un traitement antirétroviral à plus de la moitié de ceux qui en ont besoin».

Ce bilan rapide n’exclut pas le fait que la plupart des pays ne garantissent toujours pas aux jeunes un accès à une information précise sur le VIH et sur la façon dont ils risquent d'être infectés. On déplore encore la lenteur à prendre des mesures pour lutter contre la diffusion du VIH parmi les femmes et les jeunes filles. En considérant aujourd’hui le taux croissant d’infection parmi les femmes, on se rend vite compte du non respect par les Etats parties à la Déclaration de leur engagement à adopter des stratégies nationales pour promouvoir les droits des femmes, à protéger les femmes et les jeunes filles de toutes les formes de discrimination et à leur donner les moyens de se protéger contre le VIH. Kofi Annan souligne qu’au niveau mondial, « il y a plus de deux fois plus de jeunes femmes infectées que de jeunes hommes ».

Pour assurer « la passion et la compassion à vaincre la pandémie », la société civile a été interpellée à impliquer davantage les personnes porteuses du VIH aux efforts de lutte contre la maladie[6] puisque leur engagement est déterminant pour effacer la stigmatisation et la discrimination. Aussi, les gouvernements et le système des Nations Unies, ont-ils été appelés à développer des partenariats avec les personnes porteuses du VIH et à « travailler de façon plus étroite et constructive » avec ceux qui ont été trop souvent marginalisés : les travailleurs du sexe, les personnes qui utilisent des drogues injectables et les hommes qui ont des relations sexuelles avec d'autres hommes » : Rapport de l’ONUSIDA[7] sur l'épidémie mondiale de SIDA 2006 et Rapport de la « Global Business Coalition » sur « L'état du monde des affaires et du VIH/SIDA en 2006 »[8].

Concernant les Etats africains, l’évolution du tabou de « préservatif » marque une nette différence dans l'approche de certains chefs d'Etats. Le plus cruel aspect de la transmission de la maladie est la transmission de la mère à l'enfant, créant ainsi « une armée d'enfants atteints du SIDA. Il ne s'agit pas seulement d'un problème de santé mais de développement et de sécurité », prévient Kofi Annan.
 
Traitement des enfants contre le Sida

Sur vingt enfants qui ont besoin d'un traitement contre le VIH, un seul l'obtient, révèle un rapport[9] publié par sept des principales organisations de défense des droits de l'enfant : UNICEF, ENDA Tiers Monde, le Réseau d'Amérique Latine et des Caraïbes pour les enfants, Oxfam, Plan, Save the Children et World Vision. « Le Mouvement mondial en faveur des enfants[10] a lancé un appel urgent à la communauté internationale, lui demandant de reconnaître que les enfants qui vivent avec le VIH et le sida ont droit à un traitement et que ce droit doit être respecté pour sauver leurs vies et enrayer l'épidémie »[11].

Il y a matière à s’inquiéter face à l'absence de traitement contre le VIH pour les enfants. Cela équivaut à une condamnation à mort pour des millions d'enfants. Selon Dean Hirsch, président du Mouvement mondial en faveur des enfants et de World Vision International, « Sans traitement, la plupart des enfants séropositifs au VIH mourront avant leur 5ème anniversaire. Ces enfants ne disposent pas de traitement parce qu'ils sont absents de l'ordre du jour sur le Sida de la communauté internationale ». Tout en montrant qu’un nombre très limité de médicaments est disponible en formulations pédiatriques peu coûteuses, le rapport du Mouvement mondial en faveur des enfants souligne que le développement de nouveaux médicaments est toujours orienté sur les besoins des adultes.

Selon l'UNICEF, plus de 90% des enfants séropositifs au VIH vivent en Afrique subsaharienne et n’ont pas accès au traitement de la maladie. Au 1er juin 2005, on estimait à quatre millions le nombre d'enfants qui avaient besoin de cotrimoxazole[12]. La mobilisation de ressources pourra alors permettre de « réduire de manière spectaculaire la transmission du VIH de la mère à l'enfant, à un coût tout à fait modeste », comme le rappelle Charles MacCormack, président de « Save the Children USA ». 

Dénonçant la violation flagrante des droits des femmes enceintes et des enfants séropositifs, MacCormack affirme que  moins de 10% de ces femmes reçoivent les thérapies médicamenteuses qui empêcheraient la transmission du virus à leurs enfants, alors même que le risque de transmission pourrait être ramené à moins de 2% si on offrait à une mère la gamme complète des services de prévention.

Lors d'une conférence de presse à l'ONU, l'Envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/sida en Afrique, Stephen Lewis, avait déjà mis l'accent sur l'inégalité flagrante qui touche les enfants atteints du sida : « L'immense majorité des enfants séropositifs ont été infectés par le virus au cours de l'accouchement. Ils meurent en général avant deux ans, et chaque année meurent ainsi plus d'un demi million d'enfants… Dans la plupart des cas, les enfants en Afrique sont traités à l'aide d'une dose unique de nevirapine [...] dans les 48h après la naissance. Etonnamment, le risque de transmission est réduit de 50%! C'est bien sûr merveilleux mais dans le monde occidental, on utilise une triple dose d'antirétroviraux pendant environ 28 semaines avant l'accouchement. Le résultat ? Le taux de transmission descend à 1 ou 2%... Pourquoi tolère-t-on un régime de second ordre pour l'Afrique et un autre de premier ordre pour les pays riches ? Il est pétrifiant de penser que des millions d'enfants qui auraient dû être en vie sont morts simplement parce que le monde impose une division obscène entre les riches et les pauvres. Cela est en train de changer, mais pourquoi cela vient-il toujours après qu'un prix terrifiant ait été payé ? Nous avons besoin d'un effort surhumain de tous les côtés de la communauté internationale. Mais il est absent. Au rythme actuel, nous aurons un nombre cumulé d'infections de 100 millions d'infections d'ici à 2012…»[13]

 Statistiques de l’ONUSIDA sur l’épidémie

Le Rapport 2006 de l'agence des Nations Unies pour la lutte contre le sida mentionne que l'épidémie est ralentie à l'échelle mondiale, bien que certains pays et certaines régions connaissent une recrudescence des nouvelles infections.

Les données montrent que 38,6 millions de personnes vivent actuellement avec le VIH dans le monde.
Quelque 4,1 millions de personnes ont contracté une infection par le VIH et 2,8 millions de personnes sont mortes de maladies associées au SIDA en 2005. D’importants progrès ont été réalisés dans la lutte contre le sida, notamment une augmentation du financement et de l'accès au traitement. On note aussi une baisse de la prévalence du VIH parmi les jeunes au cours des cinq dernières années dans certains pays. Néanmoins, le Sida reste une menace exceptionnelle avec beaucoup de défis à relever encore notamment dans les pays où on observe de grandes insuffisances en matière de traitements et de la prévention.

Selon Peter Piot, directeur de l'ONUSIDA, « Nous atteignons maintenant une phase critique dans l'amélioration du financement, le leadership politique et les résultats sur le terrain [...]. Les mesures que nous prendrons désormais sont particulièrement importantes, car nous savons, avec toujours plus de certitude, où et comment le VIH se déplace et comment ralentir l'épidémie et réduire son impact »[14].

Stigmatisation des groupes les plus vulnérables

Les personnes vivant avec le VIH sont non seulement confrontées à un grave problème de santé, mais souvent aussi à la stigmatisation et à la discrimination, d'autant plus importante vis-à-vis des groupes vulnérables comme les toxicomanes, les homosexuels et les prostituées. Comment lutter efficacement contre ces phénomènes de rejet ?

Face à la stigmatisation et la discrimination, la violence à l'égard des femmes et l'homophobie identifiées comme obstacles à une lutte efficace contre la pandémie, quelques experts de la société civile relèvent en termes de leviers politiques et programmes de lutte contre les phénomènes de rejet, le renforcement des moyens des organisations qui représentent les personnes vivant avec le VIH, l'intégration dans la législation des droits des personnes séropositives, ainsi que l'engagement politique et l'action au niveau communautaire[15]. C’est ce que souligne expressément Joanne Csete du Réseau canadien du VIH/sida en affirmant que le fait de considérer les toxicomanes comme des criminels empêchait la société d'agir efficacement contre la maladie[16].

Financement des programmes de lutte contre l’épidémie
 
Dans la lutte contre la maladie, la mobilisation des ressources financières apparaît encore indispensable. Il est nécessaire d'augmenter le montant des dépenses nationales et internationales pour lutter contre le SIDA et permettre ainsi aux pays d'avoir accès à des ressources prévisibles à long terme. Les ressources financières disponibles aujourd'hui ne permettent pas d’envisager un accès universel au traitement. C’est pourquoi le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA[17] prévoit que, le montant nécessaire pour développer les actions dans les pays à revenu faible et intermédiaire, passe de 14,9 milliards de dollars en 2006 à 22,1 milliards en 2008[18]. Il reste aussi à considérer le problème de l'émigration des professionnels de la santé pour élargir l'accès au traitement dans les pays du Sud[19].

Au demeurant, le financement des programmes de lutte contre l’épidémie requiert la générosité des Etats. Stephen Lewis, Envoyé spécial du Secrétaire général pour le VIH/SIDA en Afrique met particulièrement l’accent sur la passivité et l'insensibilité de certains pays face à la maladie : « Il est impensable d'avoir à demander de l'argent et que les États continuent de considérer ces problèmes comme des objets de négociations interminables ».

 


[3] Rapport du Secrétaire général de l’ONU : http://www.un.org/Docs/journal/asp/ws.asp?m=A/60/737
[12]Le cotrimoxazole est un antibiotique courant qui coûte 0,3 dollar par enfant et par jour. Il prévient des infections potentiellement mortelles chez les enfants infectés par le VIH et les nourrissons nés de mères séropositives et dont le statut n'est peut-être pas connu. Cet antibiotique peut également retarder l'apparition du SIDA et la nécessité d'avoir recours à une thérapie antirétrovirale.
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