On ne saurait réellement parler de la laïcité sans chercher à cerner tout le contour de ce concept. Etymologiquement, le mot laïc vient du latin laïcus et désigne un chrétien baptisé qui ne fait pas partie du clergé[i]. Le clergé était l'un mais surtout le premier des trois ordres que composait la société à savoir, le clergé[ii], la noblesse[iii] et le tiers-état[iv].
Avec la révolution dont les premiers actes ont été la transformation des états généraux[v] en Assemblée nationale constitutive et la soumission des prêtres au respect de la constitution, le thème laïc prendra progressivement un nouveau sens : indépendant de toute confession religieuse, donc non plus simplement du clergé. Après de nombreux affrontements, le Concordat du 10 septembre 1801 vient consacrer le retrait de l'Église catholique des affaires de la république. La loi du 9 décembre 1905 va sonner le glas de l'hégémonie religieuse du XVIIIè siècle et la république sera désormais juridiquement fondée à assurer la liberté de conscience ainsi que l'exercice des cultes. Le laïcat[vi] sortira du giron de l'Église. On assistera à la laïcisation de l'école et des institutions de la république, autrement dit, la propagation d'un laïcisme qui remplace les religieux par des laïcs notamment dans l'enseignement et les structures de gestion du pays. En conséquence, le religieux doit observer une certaine neutralité vis-à-vis de la chose publique ou bien de l'espace public (désormais) républicain. La laïcité sera élevée au rang de principe constitutionnel en 1946 et 1958 pour lui garantir l'observation et le respect nécessaires.
Ceci me permet de faire observer qu'en fait, si on en était arrivé à la laïcité, c'était aussi à cause de l'indéniable influence de l'Eglise sur l'Etat (le roi) et que si aujourd'hui il y a de nombreuses joutes oratoires sur le sujet, c'est le fait d'une certaine concurrence entre le religieux et le politique. Mais quelle est l'application qui se fait aujourd'hui du principe de la laïcité en France ?
La laïcité tirée de l'article 1er de la Constitution de 1958 suppose autant la neutralité de l'Etat vis-à-vis du religieux que celle du religieux vis-à-vis du domaine public. Mais étant donné que les deux sont appelés à cohabiter dans certaines circonstances, force reste donnée à la loi, générale et impersonnelle. Le législateur va donc intervenir pour faire respecter la neutralité dans l'espace. Cette justement cette neutralité qui garantit à tous une certaine égalité, un droit à faire ou ne pas faire quelque chose, la liberté de croire ou de ne pas croire. Le propre du religieux tendant à exercer une certaine influence sur son environnement, la liberté de conscience de l'individu mérite d'être protégée.
En milieu scolaire, cette liberté a besoin d'être également protégée. Et c'est dans cette logique qu’est intervenue la loi sur l'interdiction des signes religieux dans les écoles, lycées et collèges publics, votée l'assemblée le 10 février 2004. Les signes interdits sont ceux ostensibles c'est-à-dire les signes et tenues dont le port conduit à se faire reconnaître immédiatement par son appartenance religieuse : ce sont les signes religieux par nature tels que le voile islamique ou la kippa. Les signes plus discrets tels que la croix, les étoiles de David ou les mains de Fatima sont autorisés. Mais comment cette loi s’applique-t-elle en Alsace-Moselle ? Ce département français a un statut particulier organisant la religion dans l'école publique. Ne risque-t-on pas d’être confronté à l’inapplicabilité de cette loi dans ce département ? De même, à Wallis-Futuna, à Mayotte, en Nouvelle-Calédonie ou en Polynésie française, quelle en est l'utilité sociale dans ces territoires où les populations n'ont pas forcément le même passé historique que leurs compatriotes du continent ?
Au demeurant, il convient d’attirer l’attention des uns et des autres sur le fait que entre la République et les Religions, il existe une vieille histoire d’amour que même les textes révolutionnaires ne sont pas encore prêts à oublier. Le cas de la Constitution en vigueur est illustratif. En effet, la Constitution actuelle intègre en son sein la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui, dans son Préambule, mentionne clairement que ladite déclaration est adoptée en présence et sous les auspices de l’Etre Suprême.
Mathieu Dehoumon
[i] Le clergé était catholique [ii] Le clergé est composé du prélat et des curés [iii] La noblesse regroupe les aristocrates et les ducs [iv] Dans le Tiers-état, il y a les bourgeois, les ouvriers et les paysans [v] Les états généraux devaient autoriser le Roi Louis XVI à lever les impôts exceptionnels pour faire face à la crise économique [vi] C’est l’ensemble des laïques à l'intérieur de l'Église catholique