Par Mathieu DEHOUMON
L’Afrique est l’un des continents dont le sous-sol est comblé de potentialités naturelles qui devraient être le gage de solides atouts économiques et de production de richesses. Paradoxalement, c’est l’Afrique qui apparaît comme le bastion de la pauvreté et de la misère dans le monde en dépit de ses ressources naturelles et humaines. Autant les acteurs économiques nationaux et internationaux intervenant dans le développement de l’Afrique ont du mal à comprendre son paradoxe, autant une réelle volonté de mutations socio-économiques interpelle la responsabilité des leaders et cadres africains. Les causes du marasme ou de l’anémie de l’Afrique sont nombreuses et tiennent tant à l’histoire politique du continent (exploration et colonisation) qu’à son actuelle organisation politico-économique. Il serait alors intéressant, dans une démarche prospective, de rechercher une nouvelle dynamique en plaçant l’acteur économique africain dans un système économique répondant à ses valeurs (I) et en orientant l’économie africaine vers un autre mode de pensée économique : le distributisme (II).
I- Placer l’acteur économique africain dans un système répondant à ses valeurs
De part ses ressources disponibles, l’on peut considérer que l’Afrique est un riche continent et que la société africaine – il faut entendre ici les Africains - pourrait être prospère si, pour des raisons de stratégie économique dominante, de rapport de force déséquilibré et de contrôle exclusif du marché international, le système économique mondial n’était pas conçu pour freiner et annihiler l’effort de productivité de l’Afrique, engendrant ainsi une pauvreté artificiellement systématique.
Comment venir à bout de la pauvreté en Afrique et par conséquent, y amorcer un véritable développement ? Différents systèmes économiques ont été vainement expérimentés dans divers Etats africains. Du capitalisme colonial au socialisme scientifique (communisme, marxisme léniniste), l’économie africaine n’a connu que des déboires qui ne font qu’enfoncer le continent dans un abîme sans fin. Faisant une comparaison avec le Japon ou la Chine, nombre d’observateurs internationaux ont fait remarquer que l’économie africaine a du « mal à décoller ». On ne peut pas dire, il est vrai, que les différentes expériences de systèmes économiques en Afrique se déroulent sans le regard soit un peu trop présent des anciennes puissances colonisatrices, ne laissant donc aucune autonomie aux Etats, soit un peu trop pressant, contraignant alors les gouvernants à s’engager dans des processus antinomiques au concept même de développement, et qui plus est, du développement des pays africains.
Le particularisme africain se fonde en effet sur la solidarité, valeur inculquée à l’individu depuis sa plus tendre enfance. Avec cette valeur, il grandit. Il incarne dorénavant des principes de partage, de consensus, de conciliation et de respect. Il construit sur ces valeurs, son avenir et par conséquent, toute sa vie en lien avec les autres, ses frères. Il n’est ni tenu par le travail, ni assujetti au marché car il produit pour sa famille et échange – grâce au troc - une partie de sa production avec son voisin. Il se situe dans un contexte d’organisation et d’exploitation familiale qui se heurte au nouveau mode introduit par les capitalistes. Le système d’économie capitaliste qui vient bouleverser cet ordre social, privilégie le bien et entretien des rapports matériels et hiérarchiques entre un patron et des employés, entre les riches et les pauvres.
La valeur du travail, dans l’économie capitaliste, est biaisée et le travail en lui-même est réduit à la notion de « bien », ce bien recherché à tout prix et accumulé au détriment du travailleur. Cela se traduit par la course effrénée à la croissance. Le travail, de ce point de vue, est pensé pour être brutalement et automatiquement imposé au travailleur dont les qualités spécifiques correspondent à un profil prédéfini. Le travailleur n’est plus volontaire[3] au travail mais assujetti à une activité dont il n’a aucunement le choix. au travail mais assujetti à une activité dont il n’a aucunement le choix.
II- Orienter l’économie africaine vers un autre mode de pensée : le distributisme
L’approche de la consommation déficiente[9] dont Gustave Rodrigues est l’auteur, et qui veut que face à la surproduction occidentale, il faut « concevoir et organiser la production », peut être par analogie applicable dans le contexte africain de sous-production. Ainsi, la consommation commandera la production au lieu que celle-ci soit déficitaire par rapport à celle-là. Le droit à la vie de Gustave Rodrigues a une traduction en Afrique. Dans les sociétés africaines, le respect de la vie ne se résout pas seulement à l’interdiction de tuer mais aussi à des prescriptions positives. Kéba Mbaye écrit que « le droit à la vie, dans le système africain des droits de l'homme, postule l'obligation d'apporter à ceux qui n'ont pas les moyens de subsister, ce qui est nécessaire pour assurer leur existence, leur vie »[10]. On entend bien qu’il s’agit du droit de vivre, et, qui parle de vie, parle certainement des relations entre les hommes et avec leur environnement.
Dans les pays africains, le droit à la vie dans l’approche distributiste s’entendra d’une part, des bons de consommation déterminés permettant au consommateur de recevoir des objets suffisants pour ses besoins fondamentaux : dérivés de maïs, de manioc, riz, poisson, eau potable, vêtement, logement, etc. Il s’agit donc des usages de premières nécessités. D’autre part, des bons de consommation indéterminés qui représentent une sorte de monnaie gratuitement distribuée que le consommateur peut utiliser volontairement pour satisfaire certains désirs qui lui sont propres : achat de livres, de bijoux, plaisirs divers… Cette monnaie ne saurait être ni investie dans les entreprises de production, ni thésaurisée.
La situation économique en Afrique montre bien d’une part, l’inadéquation entre le système économique et les processus de création de biens et services, et d’autre part, l’antagonisme entre les produits disponibles et leur répartition sur les populations. Les biens produits ou « transformés » ne couvrent pas les besoins des consommateurs. Cette situation provoque une crise qui se manifeste par la famine, la pauvreté, l’indisponibilité de biens de première nécessité, un fort taux de chômage, des exclusions, la délinquance, les guerres… Il faut alors adapter le système économique aux moyens de création de richesse : créer, comme le propose Jacques Duboin[11], l’économie des besoins en réorganisant le devoir économique (le travail) et le droit économique (le pouvoir d’achat).
Le devoir économique et le droit économique doivent alors sortir de la logique du « marché » pour être placés dans la philosophie des droits de l’homme et des peuples. Ainsi, tout travail produit serait gratuit et ne saurait être pensé comme la contrepartie du « revenu universel ». On sera ainsi amené à réinventer autant le travail que le travailleur. Le travailleur travaillera non pas pour être rémunéré mais parce qu’il existe. Il s’agit du « travail d’exister ». Le travail est ainsi confondu à l’existence du travailleur car tout au long de son existence, l’homme ne cesse de faire, de défaire et de refaire.
Sorti de la logique du marché, le travail se distingue de l’emploi, lequel pourrait laisser le travailleur personnellement en chômage. Le travail est dépouillé de toute considération pécuniaire. Ainsi considéré, « toute réduction de ce travail à un emploi apparaît comme un manque à exister ». Le travail n’est donc pas une activité technique, encore moins une activité en soi « mais l’expression d’un être particulier qui tente de remplir son espace, son temps, sa légitimité »[12].
Au demeurant, le distributisme permet de libérer le travailleur du marché et lui donne le droit de ne plus être employé. Ce qui motivera l’individu à aller travailler bien qu’il ait un revenu déjà garanti, c’est le fait d’avoir à manger, d’avoir un logement, des loisirs, un environnement agréable, etc. Dans son ouvrage Le distributisme, éthique et politique[13], Jean-Paul Lambert soutient qu’une fraction de la richesse produite doit être redistribuée à chacun sous forme de revenu social, pour solvabiliser les besoins et annihiler la pauvreté. On se trouve bien dans un nouveau projet de civilisation qui postule « l’harmonie spontanée de l’offre et de la demande, des besoins et des désirs… »[14], Jean-Paul Lambert soutient qu’une fraction de la richesse produite doit être redistribuée à chacun sous forme de revenu social, pour solvabiliser les besoins et annihiler la pauvreté. On se trouve bien dans un nouveau projet de civilisation qui postule « l’harmonie spontanée de l’offre et de la demande, des besoins et des désirs… »
A l’heure de la remise en cause de nombre d’acquis civilisationnels, il urge d’interroger à nouveau le système économique actuel instigateur d’une société de consommation, et de repenser les relations socio-économiques qui, de plus en plus, s’effritent. Un véritable développement de l’Afrique ne s’amorcera que lorsque les Africains auront compris qu’il faut penser autrement l’organisation économique de l’Afrique. L’expérimentation de l’approche distributiste s’y prête vivement pour l’Afrique.
[1] Keba Mbaye, Les droits de l’homme en Afrique, Ed. A. Pedone, Paris, 1992, p. 63-69 [2] Raymond Verdier parle de la spécificité africaine des droits de l’homme qui tient d’une conception particulière différente de celle occidentale, Problématique des droits de l’homme dans les droits traditionnels d’Afrique noire, Revue DROIT ET CULTURE, n°V, 1983, p. 98, cité par Keba Mbaye dans son ouvrage Les droits de l’homme en Afrique, Ed. A. Pedone, Paris, 1992, 311 pp. [3] Gustave Rodrigues (1878-1940, philosophe), Le droit à la vie, 1934 cité par la Revue PROSPER, N°13, Septembre 2004, p 29 [4] André Gorz, philosophe et essayiste, est considéré comme une autorité en matière d’économie et de politique [5] André Gorz, TRANSVERSALES/SCIENCE-CULTURE, N° 3, 3e trimestre 2002 [6] Ces principes sont : (1) assurer un revenu universel à chacun : la garantie d’un revenu universel ou revenu inconditionnel « permet aux usagers de contrôler les raisons qu’il y a de produire ce qu’il faut… Il leur permet de dire leur mot, avant qu’une production soit acceptée et lancée, sur son organisation et ses dangers, et d’en garder le contrôle lorsqu’elle est en cours… », PROSPER, op. cit., p. 12 ; (2) délaisser le profit monétaire : L’adieu au profit monétaire est suscité par la triple pression de la marchandisation des ressources, de la mondialisation du marché et de la montée en puissance des soucis écologiques. En abandonnant le profit monétaire, il ne sera plus urgent de faire de l’argent et on procèdera à la relocalisation des économies. « Le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes » se substituera à celui de se nourrir simplement. En conséquence, on pourra « produire utile, sain, durable et beau » sans souci de rentabilité. La notion de « prix » va changer ; le temps de travail sera contracté sans créer de chômage et l’ambition concurrentielle de l’entreprise ne sera possible que sur le plan du plaisir ; (3) abandonner la division de la vie en trois âges : la division de la vie en trois âges (jeunes, actifs, retraités) pourra être abandonnée puisque le revenu des usagers est gagé sur les richesses produites sans aucune exclusion. Considérant d’une part, la montée en puissance de la formation continue au détriment de l’institution étudiante, et d’autre part, l’âge de la retraite comme « le moment de faire librement autre chose », on en déduit que la fin du mandat professionnel est loin d’être la fin d’activités : faire autre chose, c’est faire quelque chose. Dès lors, l’usager peut donc se consacrer au travail durant toute son existence. [7] Edward Bellamy (1850-1898), journaliste américain. Dans son roman, Looking backward, il développe un sens utopique de la communauté de laquelle sont bannies la faim, la guerre et la méchanceté. Bellamy constate que la société du XIXè siècle est basée sur des inégalités, une panique économique et un effondrement social. [8] Au lendemain de la « Grande Guerre », la surproduction engendre un taux élevé de chômage qui n’épargne aucun pays. L’Ecossais H.C. Douglas qui s'est élevé, en 1919, contre le pouvoir des banques n’a pu, sans faire appel à l'organisation du travail par l'Etat, proposer un système différent du précédent. L’ultime solution apparaît dans le ralentissement et la réduction de la productivité [9] Gustave Rodrigues, op. cit., chapitre IX : Le plan constructif [10] Keba Mbaye, op. cit., p. 53 [11] A la tête du Mouvement Français pour l'Abondance (M.F.A.), Jacques Duboin (1878-1976) fonde en octobre 1935 la revue « La Grande Relève » et tente d'associer l'idée de l'irréversibilité du progrès technique avec celle du droit au travail pour tous [12] Trad. Julien Hervier. Extraits parus dans KRISIS N°18, novembre 1995 [13] Jean-Paul Lambert, Le distributisme, éthique et politique, édition L'Harmattan, 126 p. [14] Denis Clerc, Alternatives Economiques, n° 175, novembre 1999